Le 19 octobre 1719, le receveur de la seigneurie de Boisherpin porte plainte auprès du prévôt d’Étampes contre une nommée Bourdeau qui a insulté son épouse. L’accusée aurait proféré des « injures atroces et scandaleuses » selon la formule juridique employée lorsqu’un d’un échange de « noms d’oiseaux » conduit les protagonistes devant la justice. Examinons les faits, tels qu’ils sont établis dans la plainte et les dépositions des témoins de l’incident.
La veille, il y avait une procession à l’église paroissiale Saint Antoine. La femme du receveur se plaint que la Bourdeau « aurait affecté de venir se placer devant elle » ce qui l’aurait obligé de lui dire « qu’elle ne devait pas en user ainsi mais se tenir en son rang ordinaire de bergère ». La réponse ne se fait pas attendre : « c’était elle qui était une bergère puisqu’elle se faisait baiser tous les jours par son berger de tous les côtés tant chez elle que dans les fossés et d’ailleurs qu’elle était une putain une puante et qu’elle ne pouvait pas prier Dieu à côté d’elle ». Les insultes sont d’autant plus violentes qu’elles sont prononcées « publiquement et scandaleusement sans respect du lieu ni de l’office de l’église ».
Laissons de côté la grossièreté des injures pour souligner l’origine de l’altercation qui tient à une question du rang que l’on occupe dans une procession ou sur les bancs à l’église est le miroir du votre rang social et de la dignité qui y est associée. C’est une source continuelle de conflits, pas seulement pour les nobles sourcilleux de leur honneur mais à tous les échelons de la société y compris dans les villages. Le receveur qui est aussi un important laboureur ne peut tolérer que son épouse soit précédée par une bergère dans une époque où l’on trouve toujours un ou une plus inférieur(e) que soi. La bergère ne remet pas en cause ce système. Si elle précède la fermière c’est parce qu’elle estime à ses yeux que sa conduite supposée de la fermière la relègue à un rang inférieur.
Le prévôt ordonne l’ouverture d’une enquête. Sept personnes du village sont appelées à déposer. Ces témoignages fourmillent de d’informations qui permettent de mieux saisir la vie d’un village. Les premiers à déposer sont un laboureur et sa femme. Ils confirment la réalité des propos tenus et soulignent que cette animosité n’est pas récente. La receveuse a déjà été qualifiée de « poison » et de « puante ». A Boisherpin, la tradition veut qu’à la grand messe du dimanche, les paroissiens avant de rentrer dans l’église processionnent autour du cimetière. Parmi les insultes décernées ce jour là, les témoins disent que la femme du receveur a été affublée du titre de « madame des fossés ». Ils se font un plaisir d’en expliquer le sens au greffier ! Une veuve raconte que les insultes ont commencé à la messe de la mi-août lors la procession de Notre-Dame. La Bourdeau aurait dit « Madame des fossés qui trousse son cotillon dans les fossés ». Le prévôt transmet la procédure au substitut du procureur du roi pour qu’il décide de la suite judiciaire de cette affaire qui n’ira pas beaucoup plus loin.