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Cet ouvrage publié en 1989 à l'occasion du bicentenaire de la Révolution Française est épuisé depuis longtemps. Il a sûrement vieilli car depuis sa parution, les connaissances sur cette période ont progressé. Il représente pourtant la première tentative de synthèse sur cette période de l'histoire locale, et à ce titre peut être le point de départ de nouvelles recherches. C'est pourquoi nous avons décidé de le mettre à la disposition du public avec l'aimable autorisation des Éditions Amatteis.
Ce livre est le fruit d'un travail collectif, de la recherche à la rédaction et au choix des illustrations auquel ont participé :
Beaudouin Frédéric, Carenton Christian, Douchin Jocelyne, Durand Jean-Pierre, Feret Romuald, Gaillard Georges, Gelis Jacques, Goux Laurent, Hébert-Roux Françoise, Larroque Marie Thérèze, Magot Marie-Jo, Martin Michel, Robinot Claude, Slomovici Laurent, Vilfrite Bernard.
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Avant-propos
Ce livre est né d'abord des circonstances
Les anniversaires sont souvent l'occasion d'une mise à jour, voire d'une réécriture de l'Histoire. L'approche du bicentenaire de la Révolution française n'était-il pas le moment idéal pour faire le point sur le déroulement de cet évènement majeur à Étampes et dans la région ? La Grande Révolution a beaucoup attisé les passions; et les Français se sont longtemps définis par rapport à elle: pour ou contre les idées qu'elle avait fait germer. Deux siècles après, quel est notre regard sur ce qu'ont vécu ces milliers d'hommes et de femmes dont les noms même sont aujourd'hui effacés de notre mémoire ? Peut-on vraiment se satisfaire de ces compilations hâtives qui empruntent aux érudits du siècle dernier les préjugés autant que la matière ?
Ce livre est donc né aussi d'un constat
L'histoire locale de la Révolution était à faire. Plus nous avancions dans notre travail, plus nous constations combien les études antérieures avaient vieilli. La seule publication sérieuse - sur les Cahiers de Doléances - avait plus d'un siècle. Un évènement majeur comme la mort de Simonneau avait bien donné lieu à quelques mises au point; mais les auteurs avaient parfois négligé de consulter les sources essentielles, quand ils ne s'étaient pas tout bonnement contentés de recopier les vues schématiques et les anecdotes de ceux qui les avaient précédés ! Combien y en a-t-il de ces "emprunts" inavoués ! Certains d'entre nous s'étaient rendu compte de cette indigence, lorsque, dans le cadre d'un mémoire universitaire, ils avaient été amenés à étudier la période. On pouvait y voir comme un défi Nous avons essayé de le relever, en allant aux sources de cette histoire; en consultant principalement les registres de délibérations du Conseil général de la commune, c'est à dire de la municipalité conservés aux Archives municipales d'Étampes: six gros volumes in-folio, bourrés d'informations, la plupart inédites. Nous avons complété cette documentation par la consultation de dossiers conservés aux Archives départementales de l'Essonne et des Yvelines; sans oublier mémoires de maîtrise et articles divers.
Ce livre est né enfin d'une volonté commune
Rendre à l'histoire locale la place qu'elle mérite. Cette histoire-là n'est pas un genre mineur, à condition qu'on la traite bien. Elle demande beaucoup de travail, de patience, d'humilité, et le titre honorable d'historien local ne se mérite qu'après une fréquentation assidue des archivs et des documents. Elle ne doit pas céder à l'anecdote gratuite, mais montrer comment les grands évènements nationaux viennent retentir dans la vie quotidienne de ceux qui en sont les témoins et parfois les acteurs anonymes. Ainsi échappera-t-on au cercle étroit des grands noms "qui font l'Histoire" pour mieux appréhender ceux qui la vivent. Ajoutons qu'aujourd'hui, parce qu'elle se veut globale et qu'elle implique des démarches diverses mais complémentaires, l'histoire locale ne peut qu'être collective.
L'Histoire n'est pas "un produit" comme les autres
Elle est pleine d'incertitudes et d'inconnues dues à la disparition des archives, à notre propre ignorance.
L'Histoire est création
Elle ne consiste pas à faire illusion en présentant sous des habits neufs des textes abusivement sollicités.
L'Histoire est vivante
Elle doit tenir compte des méthodes nouvelles, intégrer les acquits contemporains de la connaissance.
Cette recherche et cette écriture en commun de l'histoire d'Étampes pendant la Révolution ont été pour nous un enrichissement et un plaisir. Notre voeu est qu'à la lecture de ces pages vous partagiez l'entrain qui fut le nôtre, et que vous retrouviez deux siècles après, les espérances et les peines des hommes et des femmes de la région qui ont fait ou subi la Révolution.
Aperçu :
Chapitre 1 - Étampes et sa région à la fin du XVIIIe siècle
A la veille de la Révolution, Étampes est une ville importante à la fois par sa population et par les fonctions qu'elle assume. Avec ses 7500 habitants, elle n'a guère de rivale: il faut aller jusqu'à Chartres, Orléans ou Melun pour rencontrer une cité concurrente. La ville est à la tête d'une élection dépendant de la généralité* de Paris et un subdélégué * y demeure en permanence. Chef-lieu d'un bailliage* étendu, auquel celui de La Ferté-Alais est rattaché en 1769, c'est en ses murs que se tiennent au printemps 1789 les assemblées qui élisent les représentants de la région aux États Généraux. Elle possède encore un grenier à sel* qui lève la gabelle*. Du point de vue religieux enfin; elle est le siège d'un doyenné relevant du diocèse de Sens, abrite dans ses murs plusieurs couvents et s'enorgueillit des deux chapitres* des collégiales Notre-Dame et Sainte-Croix.
Étampes fait bien figure au XVIIIe siècle de petite capitale régionale: elle entretient des liens étroits et multiples avec les campagnes environnantes dont la diversité est bien mise en lumière par les témoignages contemporains. Celui de Claude-François Boncerf, docteur en médecine à l'Hôtel-Dieu d'Étampes, est particulièrement précieux; son mémoire s'intitule "Observations et réflexions sur la topographie médicale d'une partie du Hurepoix, du Gâtinais, d'une partie de l'Orléanais et du pays Chartrain"; il est adressé, le 1er juin 1788, à l'Académie royale de Médecine, dont Boncerf est correspondant. Sa description des campagnes est riche de détails significatifs. L'examen des plans d'intendance dressés sur ordre de Bertier de Sauvigny entre 1778 et 1789 vient corroborer ses remarques.
Au sud et à l'ouest, "la belle et féconde Beauce"
Au sud et à l'ouest d'Étampes, écrit Boncerf, "il n'y a ni forêt, ni montagne (entendons colline); il y a seulement quelques bosquets de bois; il n'y a de vallée que celle du Grand Saint-Mars (de Chalo Saint-Mars, par opposition au Petit Saint-Mars à Étampes)... Toute cette étendue de terrain (...) est la belle et féconde Beauce." Dans ces plaines monotones où le peuplement est clairsemé, les blés règnent en maîtres: les terres labourées y occupent plus de 80%, parfois même plus de 90% des finages *, ne laissant place ni aux prés, ni aux bois. Les cultures sont peu diversifiées car la proximité de la capitale les a réduites au rôle de greniers: c'est déjà une agriculture marchande et spécialisée: "les arbres fruitiers ne réussisent pas dans ce canton, ni les plantes potagères, mais avec leur blé et par le moyen de leur commerce, (les habitants) se procurent toutes les douceurs de la vie et ne manquent de rien". On élève aussi des moutons, ce qui explique la présence, principalement entre Angerville et Pussay, d'un important artisanat rural. Le docteur Boncerf évoque "ces fabricants de bas, c'est à dire des personnes qui font filer la laine, tricoter les bas et les apprêter". Les conditions de travail sont très insalubres, mais c'est là un appoint indispensable de ressources pour un prolétariat rural qui semble misérable. L'hiver, les femmes "se rassemblent dans des caves ou dans des écuries pour se faire compagnie et pour épargner du bois en tricotant." Ici, le bois est rare et cher et l'on est parfois réduit à utiliser le chaume comme combustible.
La Beauce est aussi le pays des grandes fermes dont les propriétaires sont nobles, ecclésiatiques ou bourgeois, souvent Parisiens. A proximité immédiate d'Étampes, les Célestins de Marcoussis, titulaires d'un des plus importants bénéfices ecclésiastiques* de la région, possèdent les fermes de Bois-Renault, d'Ardennes, du Pavillon de l'Humery, de Villesauvage et de Saclas, en tout près de 750 hectares ! Ils sont aussi seigneurs d'Ardennes, de Saint-Hilaire et Pierrefitte. Ces exploitations sont tenues à bail par de gros fermiers, véritables entrepreneurs de cultures, qui s'efforcent de concentrer entre leurs mains plusieurs esploitations, pratique dénoncée par Boncerf et plus tard par le cahier de doléances du Tiers-État d'Étampes, et l'abbé Dolivier de Mauchamps. Certains de ces fermiers seigneuriaux finissent dans la peau de bons bourgeois d'Étampes ! Quel contraste avec la condition des ouvriers agricoles et des petits paysans, décrits par Brayard; un inspecteur des manufactures, en 1787.: "Ce sont les fermiers et les seigneurs qui sont riches, le paysan n'a rien, pas même un enclos autour de son habitation pour y mettre paître une vache; aussi vit-il misérablement au milieu d'un pays fertile."
A l'est et au nord, la diversité des paysages et des activités
Si Étampes est un centre privilégié de collectage des produits de la riche terre beauceronne, un grand marché aux grains qui approvisionne régulièrement la capitale, elle se trouve aussi au contact de "pays" très différents: Hurepoix et Gâtinais. "Ces endroits sont remplis d'arbres fruitiers, de vignes; ils produisent d'excellents légumes de toute espèce" écrit Boncerf à propos des campagnes situées entre Étampes et la vallée de l'École. "C'est un pays extraordinairement varié par les montagnes, bois, coteaux, vignes, terres labourables et de mauvais prés le long de la rivière de Malesherbes ou d'Essonne, qui traverse ce canton." Les terres y sont moins riches mais mieux réparties, plus morcelées aussi, les contrastes sociaux sont moins violents; la population y est plus dense. La vigne, culture peuplante, est presque toujours présente, ocuppant parfois plus de 10% du terroir, comme à Boissy-le-Cutté. Les procès-verbaux d'arpentage révèlent aussi l'importance des terrains boisés. Friches, bois, marais et communaux couvrent partout plus de 20% du finage*. Le bûcheronnage fournit de l'ouvrage aux paysans, tout comme les carrières de grès ou l'extraction de la tourbe. Le Hurepoix, au nord d'Étampes, est lui-aussi boisé; la vigne y est également présente; à Saint-Sulpice de Favières, 9% des terres sont plantées en vigne. Cependant, les labours dominent sur les plateaux voisins, comme à Torfou ou Mauchamps: c'est un pays de transition entre Beauce et Gâtinais, animé par le trafic de la grand-route de Paris à Orléans.
A Étampes, le commerce et le pouvoir
C'est sur ce grand chemin de Paris, à mi-distance d'Orléans et de la capitale, qu'Étampes prospère. C'est l'axe vital de la région car les autres routes sont médiocres voire impraticables. Les paysans de Fontaine-le-Rivière, dans leur cahier de doléances, se plaignent de ne pouvoir conduire leurs grains au marché d'Étampes, tant les chemins sont mauvais. Les villages du Hurepoix et du Gâtinais situés sur la route de Ris à Fontainebleau sont unanimes à dénoncer son état lamentable. Quant aux liaisons transversales, comme celle de Milly à Dourdan, elles sont tout aussi médiocres et beaucoup moins empruntées. Sur la grand-route au contraire, les villages et les bourgs disposant d'un relais de poste, Étrechy, Mondésir, Monnerville ou Angerville, sont vivifiés par le passage: les foires et les marchés aux blés et aux laines de ce dernier sont très actifs; partout, les auberges abondent. Étampes bénéficie au premier chef de ce trafic intense: elle lui doit une partie de ses activités.
Lieu de convergence des produits de la terre, de transit sur "le plus grand passage du Royaume", Étampes est aussi lieu de pouvoir. L'absence d'harmonisation des circonscriptions sous l'Ancien Régime est trop connue pour qu'il soit nécessaire d'y insister longuement. La réforme de Calonne, en 1787, ajoute un échelon administratif supplémentaire: le "département d'Étampes et de Melun". En un sens, cette miltiplication des instances présente l'avantage, pour une bourgeoisie ambitieuse, d'augmenter le nombre des "places" et des "offices". Elle est aussi l'un des instruments de la domination exercée par Étampes sur "ses" campagnes: pouvoir économique certes, mais aussi fiscal, judiciaire, réglementaire et de police. Ce n'est d'ailleurs pas le seul: les titulaires des prévôtés * et autres châtellenies *, des justices seigneuriales de la région, font le plus souvent partie de ce petit monde des "officiers" *, fort influents en ville et à la municipalité, mais aussi dans tout le "plat pays d'Étampes". En revanche, il faut bien reconnaître que l'enchevêtrement des ressorts administratifs constitue aussi un obstacle: le terroir d'Étampes est véritablement haché par des limites artificielles. La généralité d'Orléans commence à la sortie de Méréville, et Chalo Saint-Mars appartient déjà au diocèse de Chartres. Les Étampois ont le sentiment d'être dans une sorte de cul-de-sac administratif: ils aspirent à constituer un ensemble homogène, où leur cité maîtriserait son espace et donnerait sa mesure...
Une ville qui s'ouvre.
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