Sur les pages blanches d’un registre conservé aux archives départementales de Chamarande (AB 91 B/231) on trouve quelques caricatures accompagnées de graffitis qui se moquent d’un certain jacques Dada habillé en prêtre et fumant la pipe. Le curé qui dessert la paroisse de Saint Martin de Bouville s’appelle à l’époque Pierre Lair, ce n’est donc pas lui qui est l’objet des moqueries mais un personnage non identifié. Il esr accompagné d’un un certain Simon F. Tous les deux singent la rites religieux et sonnent les cloches en faisant fuir des oiseaux. A gauche une oiseau pond des œufs, un graffiti maladroit dit « cesse cullot porquille lafaite » que l’on peut traduire par « c’est ce cul qui l’a fait ». De l’autre côté du volatile on lit en majuscule « JEAN BAPTISTE ». Des propos que l’on pourrait juger comme blasphématoires et injurieux. Ils sont révélateurs de la distance que des paroissiens ont pris vis à vis de la religion et des rites dix ans avant la Révolution. Au point que des historiens parlent de campagnes déchristianisées.
Ce graffiti est probablement l’œuvre de quelques jeunes gens du village qui se sont livrés à un tapage nocturne carillonnant le 15 février 1780. La chronique judiciaire locale en a gardé les traces :
Le 17 février 1780, le bailli de Bouville reçoit une plainte rédigée par le procureur fiscal qui administre la baronnie de Bouville :
Début de la plainte du procureur fiscal adressée au bailli (AD 91 B/241)
« A Monsieur le bailli de Bouville ou Monsieur son Lieutenant criminel
« Vous remontre le procureur fiscal que la nuit du quinze au seize février présent mois, plusieurs particulier à lui inconnus se sont attroupés, ont été frapper à la maison du Sieur curé de Bouville et à celle du sonneur de ladite paroisse, ont cassé les vitres de la maison du sonneur, ont forcé la porte du jardin du curé et ont pris la serrure et la clé qui fermait ladite porte, ont avec violence cassé les barres de de la porte de la cour dudit curé et ensuite se sont introduit au clocher de l’église paroissiale sans en avoir les clefs, mais par dessus les toits de l’église, dont ils ont brisé partie, à l’aide sans doute d’échelles qu’ils ont posé sur les murs et ont sonné les cloches dès onze heures et minuit et pour ainsi dire toute la nuit, en sorte que les cordes des cloches se ont trouvées pendantes en dehors du clocher, ce qui indique que ces particuliers sont descendu du clocher en se laissant couler sur les toits tenant les cordes cloches à la main. Et comme cette conduite est un trouble manifeste à l’ordre public et à la tranquillité des citoyens, le procureur fiscal est obligé d’en rendre plainte.
« A ces causes requiert ledit procureur fiscal qu’il lui soit donné acte de la plainte des faits ci dessus à l’encontre des quidams auteurs d’iceux, qu’il lui soit permis d’en faire informer... »
Le bailli, Jean-Gérard Geoffroy, rend une ordonnance où il donne suite la plainte et ordonne d’ouvrir une information en convoquant des témoins pour le vingt février à huit heures.
Comment rend-on la justice à Bouville avant la Révolution ?
A Bouville, les affaires de justice se traitent au niveau local dans des audiences mensuelles qui se tiennent dans une pièce du château transformée en auditoire, car le président Maynon de Farcheville dispose dans sa baronnie des droits de « haute, moyenne et basse justice. » Symboles visibles de ce pouvoir judiciaire il y a un pilori situé à un carrefour entre grand et petit Bouville, des fourches patibulaires en lisière d’un bois à la limite de Vayres. Dernier élément, une prison dans le château. Si on en croit un registre d’écrou du milieu du XVIIIe siècle, la geôle est le plus souvent vide puisque il n’y a que trois noms d’inscrit. Le plus souvent il s’agit de braconniers pris dans le bois de Beaumont.
Les sentences sont rendues par un juge-bailli, qui, le plus souvent, est un magistrat étampois. A cette époque il s’agit de Jean-Gérard Geoffroy (le père d’Étienne Geoffroy-Saint-Hilaire, le futur savant). En cas d’empêchement il est remplacé par un « lieutenant criminel ». Littéralement celui qui « tient lieu de ». A Bouville cette fonction est assurée par un autre magistrat étampois Claude-Louis Gillot, un procureur privé, on dirait aujourd’hui avocat. C’est un redoutable juriste, il exercera les fonctions de juge de paix dans le canton d’Étampes de 1791 à 1807.
Lorsqu’un justiciable n’est pas satisfait du verdict, il peut faire appel. Dans ce cas, l’affaire est rejugée à Étampes. Il existe des recours à des échelons supérieurs qui peuvent remonter jusqu’au Parlement de Paris.
Le procureur fiscal qui réside au château de Farcheville est le chargé d’affaire du baron de Bouville, il défend ses intérêts et porte plainte à chaque fois que les droits du seigneur sont concernés. Il fait aussi respecter l’ordre, perçoit les taxes féodales et administre le domaine comme régisseur. En 1788, le procureur fiscal est François Julien Parfait Fauvet, avocat et notaire, il a été l’élève de Jean-Gérard Geoffroy qui est aussi le parrain de ses enfants. Bref tout ce petit monde ce connaît bien. Comme le baron Vincent-Michel Maynon ne vient que très rarement à Farcheville, Fauvet se comporte comme le maître des lieux. Il fait preuve d’un certaine arrogance et n’est pas très apprécié des habitants. En Août 1789, un serrurier du village Harmant, à qui il reprochait du braconnage lui tire un coup de fusil.
L’information et l’interrogatoire des tireurs de cloches
La recherche des coupables du tapage nocturne ne dure pas longtemps ; une demi-douzaine de jeunes gens du village avouent sans trop de peine être les auteurs de tout ce bruit. L’intérêt de l’interrogatoire qui suit n’est pas la découverte des coupables mais les circonstances et les motivation de leur action. Elle nous font entrevoir un aspect des mentalités et de la vie d’un village.
Le premier à être interrogé est un certain François Ducoup, garçon boucher à Bouville. Goeffroy lui demande ce qu’il faisait la nuit du 15 février. Il répond qu’il ne s’est pas couché parce qu’il devait partir le lendemain de grand matin et qu’il a passé la nuit à se chauffer et à boire avec Jean et Pierre Prade. Puis, « lui et plusieurs autres garçons, tant de Bouville que de Vaires ont été sur les trois heures du matin sonner à la porte du curé demander les clefs de l’église, que la domestique du Sieur curé étant venue leur a dit qu’il était trop matin, et qu’ils n’auraient les clefs qu’à cinq heures. Qu’à cinq heures ils s’en sont retournés à la porte du Sieur Curé ont frappé avec les mains et le pied ». La domestique refuse d’ouvrir. Aux dire du garçon boucher cette bande de jeunes gens passablement ivres était composée « de tous les garçons de Bouville, de Vaires et du syndic (Maire) de Vaires ». On comprend mieux le refus ! Cette déposition mérite quelques explications. Le fait que les garçons d’un village s’assemblent en bande, on dit à l’époque « en compagnie » est quelque chose de fréquent. Les jeunes filles font de même de leur côté. S’ils veulent se rendre à l’église ce n’est pas par piété mais parce que le bâtiment a aussi une fonction de lieu de réunion, une sorte de salle commune, on n’ose pas dire polyvalente par peur d’anachronisme ! C’est souvent dans les églises que se tiendront les assemblées préparatoires à la rédaction de cahiers de doléances huit ans plus tard. Tout pourrait être donc normal si ce n’est que la compagnie de jeunes gens est très imbibée et qu’ils prennent la mouche à la suite du refus de servante du curé qui « aurait dit des sottises ». Ce qui dans le langage judiciaire de l’époque veut dire qu’elle les a vertement envoyé promené.
La bande est ensuite allé trouver le bedeau et un autre sonneur dans l’espoir de récupérer des clefs. La suite est racontée par Pierre Prade un autre protagoniste. Il force la porte du jardin du curé et à l’aide d’une échelle monte sur le toit puis rentre dans le clocher. Pour en redescendre en rappel, Prade se sert des cordes des cloches. On apprend aussi à l’occasion de ces interrogatoires que l’origine de la beuverie était le départ de quelques uns de ces jeunes gens pour la milice le lendemain. Bref, ce n’était, avant l’heure, qu’une ivrognerie de conscrits ! La milice étant une obligation militaire perçue comme inutile par beaucoup de villageois.
Le jugement et la condamnation
Le caractère profanateur de l’intrusion n’est absolument pas envisagé par le juge qui se soucie tout au plus de savoir si le curé Pierre Lair aurait été menacé. Geoffroy ne retient contre les jeunes gens que la violation de propriété et la destruction de la serrure.
La sentence « conclue à ce que défenses soient faites auxdits Pierre et jean louis Prade, Jean Herbelot, Charles Boucreux et François Ducoup de ne plus à l’avenir s’assembler nuitamment, frapper aux portes, monter au clocher de la paroisse, sonner les cloches et troubler le repos public, sous peine d’être poursuivis extraordinairement pour l’avoir fait la nuit du seize février dernier, qu’il soient condamnés solidairement et par corps (contrainte) à cent cinquante livres d’amende »
La condamnation est publiée et affichée à la porte de l’église ! Beaucoup de bruit pour presque rien !
Claude Robinot, Etampes-Histoire